Pages extraites du Bulletin 2006
Pour voir les photos cliquer ici MAKATEA : L’ILE AUX PHOSPHATES UNE GRANDE AVENTURE DE 60 ANNEES Le mercredi 25 janvier 2006, M. Michel Bonnard, fidèle adhérent de l’AMOPA, nous propose, par un exposé ponctué de nombreuses anecdotes relatant l’ambiance et le rythme de vie, un voyage à MAKATEA, l’ILE AUX PHOSPHATES, qui connut un épanouissement économique important, puis une diminution d’activité notable due à des causes diverses, durant le siècle dernier. En 1966, le jeune ingénieur des TP, M. Bonnard, est envoyé en mission avec un détachement de 30 hommes et de leur lieutenant, accompagnés du Dr. Raymond Bagnis, pour inspecter les vestiges des installations et rapporter du matériel récupérable : groupes électrogènes, câbles électriques et outillage divers. Au cours de son exposé aux Amopaliens, M. Bonnard réalise de nombreux schémas précis qui permettent de mieux comprendre le fonctionnement des machines indispensables à l’extraction du minerai, au pompage de l’eau et au transport du phosphate jusqu’aux bateaux minéraliers . Relater tous ces renseignements serait fastidieux et nous avons préféré vous épargner une lecture trop technique. Ce compte-rendu n’a pas l’ambition de couvrir toute l’histoire de cette île à cette époque, mais seulement de la présenter, de parler de son aspect géographique, social et surtout économique vu l’importance, pour le développement de la Polynésie, de l’extraction croissante d’un minerai de haute teneur en phosphate. LA PRESENTATION DE L’ILE MAKATEA est un ancien atoll surélevé par conséquence de la variation du niveau de l’océan lors de la formation de TAHITI, structure unique en Polynésie. C’est un plateau corallien d’environ 3000 HA qui domine l’océan par des falaises abruptes de 50 à 100m de hauteur. L’île est située à l’ouest de l’archipel des TUAMOTU par 16° de longitude sud et 148° de latitude ouest, à une cinquantaine de kms de RANGIROA et à 180 kms de TAHITI. Sa superficie est de 28Km2, avec 7,5 km de longueur et 4 km dans sa plus grande largeur. L’histoire de MAKATEA ne commence pas avec la découverte des phosphates, car les premiers Polynésiens y sont présents de longue date. Plusieurs expéditions s’y sont arrêtées : Queros en 1606, Roggeven en 1722, Bellinghausen qui capture 4 indigènes en 1820. Le destin de cette île pacifique se modifie au cours du temps puisqu’il est fait état d’un centre de déportation de 1842 à 1851 qui se mue en un centre de ’’travaux publics dans les fers’’. Plus tard, en 1890, le capitaine Bonnet signale la présence de phosphate qui métamorphosera l’île, bien qu’elle demeure un havre de paix paradisiaque, une véritable réserve naturelle abritant quelques 200 habitants laborieux, signale ‘’Le messager de Tahiti’’ en 1854. LA DECOUVERTE DU PHOSPHATE En 1884, Rousseau commence à parler de phosphate dans la zone, puis c’est le capitaine Bonnet en 1890 qui signale le premier la présence de ce précieux engrais . Mais il faut attendre 1904, pour que le professeur Agassiz, de renommée mondiale, fasse prélever des échantillons qu’il ramène à PAPEETE pour analyse. La confirmation d’une possible et valable exploitation d’un phosphate tricalcite, d’une teneur de 80 à 85 % de minerai pur, l’une des plus élevée du monde, est enfin donnée. L’ERE DU PHOSPHATE EST OUVERTE EN POLYNESIE. En 1905 arrive M.Touzé, chef des travaux publics. Au cours des années suivantes, en collaboration avec Maître Goupil, notaire influent de l’époque dont il deviendra le gendre, il prend contact avec la ‘’Pacific Phosphate Company’’ qui exploite les gisements de Nauru et de l’Océan indien. En 1907, création par M. Touzé et la famille Goupil d’une part, et la ‘’Pacific Phosphate de Nauru’’ d’autre part, de la ‘’Société Française des Iles du Pacifique’’ Enfin, le 04/12/1908, des statuts rédigés en France donnent naissance à la toute nouvelle ‘’Compagnie Française des Phosphates de l’Océanie’’, la C.F.P.O., au capital de 6 600 000CFP, avec 52 actionnaires et dont les statuts sont publiés au J.O. de l’Océanie . M. Touzé démissionne de son poste de fonctionnaire pour prendre la direction de la société, M.Goupil assurant la fonction de conseiller juridique. Le respect de l’environnement et des sites archéologiques est signalé dans les écrits officiels, mais malheureusement, l’archéologie, à cette époque, n’en est qu’à ses balbutiements et l’extraction du phosphate sera prioritaire : pas de fouilles, pas d’étude, pas ou peu d’égards pour les grottes funéraires d’époque pré-européenne : heureusement, elles se situaient souvent hors d’atteinte ! En 1930, M. Emory parle de 8 marae dont un seul est préservé ‘’Ra Inpu’’. Quant aux cavernes contenant de limpides nappes d’eau qui auraient pu satisfaire une population assez importante, elles ne serviront que tout au début des installations au ravitaillement des nouveaux arrivants. La nouvelle compagnie rencontrera rapidement d’énormes difficultés dans sa mise en place : -Propriété en titre des terrains : Même si le futur terrain devient une ‘’simple carrière’’, si la concession accordée est perpétuelle, il n’y a pas de réelle législation minière et les nombreux propriétaires habitués à l’indivision sont difficiles à convaincre. -Manque d’eau : La nappe phréatique est atteinte seulement en 1933, pot-hole de 50m de profondeur, permettant de fournir chaque jour 150m3 d’eau par un pompage de 20m3/heure. Heureusement, dès 1908, l’approvisionnement se fait grâce à des installations munies de réservoirs et de récupérateurs d’eau de pluie (5000m3 en citernes). Un ravitaillement complémentaire se fait par voie maritime. Cependant la population locale privilégie ses us et coutumes et utilise l’eau recueillie en citernes. -Difficulté de recrutement de main d’œuvre : Les Polynésiens ne sont pas préparés à un travail régulier soumis à discipline et cette main-d’œuvre est inadaptée aux exigences d’un travail de type industriel : en 1908, 25 travailleurs autochtones pour 300 attendus. Parallèlement, l’absentéisme est très important. Il n’y a pas, là non plus de législation minière. Aussi, très rapidement, la société fera appel à des étrangers. De 1910 à 1920, la main d’œuvre est essentiellement asiatique avec, entre autre, l’arrivée de 21 Japonais. -En 1926, travaillent à la mine, par ordre d’importance, des Vietnamiens, des Chinois, des Polynésiens et des Japonais. Des ‘’cousins’’ des îles COOK arriveront aussi, toujours prêts à renouveler leur contrat annuel, considérant leur salaire comme une ‘’manne’’ pour eux et leur famille. En 1934, Chinois et Japonais sont quasiment tous rentrés au pays ; les Vietnamiens, eux, seront bloqués pendant la 2° guerre mondiale. Leur départ massif ne se fera qu’en 1946. En 1956, presque 100% des travailleurs sont dorénavant Polynésiens car Vietnamiens, Chinois, Japonais et même Cook sont partis sous d’autres cieux. -Ainsi, de 1908 à 1966, des milliers d’hommes de tous horizons, de toutes ethnies ont travaillé à l’extraction du phosphate, et, disons-le, au développement économique d’une partie de la Polynésie par voie de conséquence. LES MOYENS D’EXPLOITATION DU PHOSPHATE : Technique - Energie - Production -La technique : La première méthode d’extraction est la plus simple que l’on puisse rencontrer : une pelle, un seau et une brouette, la couche phosphatée étant superficielle, en contact avec le socle karstifié. Les sites peuvent être récurés jusqu’à 30, voire 50m de profondeur. Des engins mécaniques apparaissent, mais le minerai continue à être acheminé par brouettes, sur des planches faisant fonction de chemins et même de ponts, jusqu’aux tapis roulants qui rejoignent les hangars de la C.F.P.O, puis vers l’usine : une technique très rudimentaire qui persistera longtemps parce que c’est celle qui permet la mesure et le comptage pour la rémunération des ouvriers . La première voie ferrée en double patte d’oie, d’une longueur de 7 km apparaîtra plus tard. La gare portera le nom de ‘’FALAISE’’ En 1927, au port de TEMAO, est construite la première jetée métallique de 50m de portée, au-delà du récif, en prolongement du quai. Ainsi donc, les paniers emplis étaient convoyés par des chalands vers les minéraliers amarrés à 400m, par 400 m de profondeur, amarrage au large de TEAMO auprès des corps-morts installés à cet effet ; le chargement était difficile, voire même dangereux, mais chacun acceptait les conditions. Entre 1953 et 1955, les techniques de chargement du minerai se modernisent par l’installation d’une sauterelle, gigantesque passerelle mobile de 300m de portée pour déverser directement 550 tonnes de minerai à l’heure dans les cargos. -L’énergie : L’exploitation nécessite beaucoup d’énergie pour le séchage du phosphate dont les usines, fonctionnent jour et nuit, et pour le convoyage du minerai. Jusqu’en 1949, la marine nationale se chargera d’assurer un important stock de charbon qui servira d’ailleurs ultérieurement aux navires alliés pendant les deux dernières guerres mondiales. Plus tard, la compagnie optera pour le fuel et le gasoil, plus facile d’utilisation. - La production : En 1909, le Gouverneur note que 50 tonnes de phosphates sont extraits. En 1911 : 12 000 tonnes produites, En 1929 : 251 000 tonnes extraites grâce aux importants travaux d’infrastructures réalisés, Jusqu’en 1939, 200 000 tonnes par an sont exploitées. De 1908 à 1966, environ 11 280 000 tonnes de minerai d’excellente qualité sont extraites et essentiellement exportées vers la Nouvelle Zélande, l’Australie, l’Inde, Hawaï, l’Allemagne et surtout le Japon. Grâce aux améliorations constantes apportées par la Compagnie sur les infrastructures, la production individuelle de minerai n’a cessé d’augmenter : elle passe en 50 ans, de 104 tonnes en 1912 à 250 en 1931, 400 en 1950 et 800 en 1966. L’exploitation du phosphate arrive au 1° rang des productions du territoire : elle représente la quasi-totalité des devises étrangères et 25% des ressources du budget du territoire. LA VIE SOCIALE AUTOUR DU PHOSPHATE Deux à trois mille personnes selon les époques vivent au village de MOUMU, puis à VAITEPAUA , au-dessus du port de TEAMO. Les habitations sont en bois. Les employés disposent de leur propre logement. Les célibataires dorment en dortoir ; quant aux couples, ils vivent dans des studios aménagés avec vérandas. Certains prennent leurs repas au réfectoire mis en place par la société, d’autres préfèrent acheter des denrées au magasin, d’autres enfin se restaurent chez le Chinois . Le village se dote progressivement d’un hôpital , de 2 médecins , d’un dentiste temporaire et d’un gendarme aux multiples fonctions : huissier, douanier, policier … et de 2 ‘’mutoi’’ qui représentent l’Etat. Le village s’enrichit aussi de 2 restaurants, de 2 débits de boisson, de 34 roulottes ambulantes, de 3 coiffeurs, de 2 tailleurs, de 3 menuisiers, de 2 photographes et surtout, très important, de 3 réparateurs de cycles car seule la route principale était goudronnée et les vélos, moyens de locomotion les plus usités pour se rendre sur les lieux d’extraction, souffraient beaucoup. Au niveau des loisirs , s’ouvrent 2 cinémas, 2 clubs de sport, une bibliothèque, une station radio TSF avec 30 postes en 1960, une station météo. Des groupes de danse qui participent même au Tiuurai de Papeete se sont formés. La pêche en tant que détente est une activité prisée. Toutes les religions sont représentées , mais les protestants sont en majorité avec un pasteur et un diacre. L’’’Oiseau des Iles’’ (1 et 2) devient le bateau de la Compagnie minière ; c’est une goélette qui ravitaille MAKATEA en denrées alimentaires et en matériaux de toute sorte. Elle transporte aussi les employés qui souhaitent quitter l’île : c’est un lien entre la C.F.P.O. et TAHITI. MAKATEA est aussi connue pour sa philatélie toute particulière et intéressante pour les collectionneurs : Le premier bureau postal ouvre dans le village de MOUMU. Dans l’attente du matériel en provenance de métropole, le préposé des postes oblitère les premières lettres à la plume, ajoutant parfois la date et sa signature . Apparaissent aussi les premiers timbres-pécules destinés aux Annamites et représentant une partie de leur salaire afin qu’ils ne soient pas démunis à leur retour dans leur pays. Cette petite communauté multiraciale et multiconfessionnelle vivait en somme en bonne intelligence, profitant des compétences de chacun pour apporter un plus à l’ensemble des habitants. La triple pression des contraintes professionnelles, sociales et religieuses a, sans aucun doute, participé à la réussite de cette expérience industrielle. LA FIN DE LA C.F.P.O. En 1962, il y a encore 2273 habitants. En 1967, il ne reste que 60 propriétaires et pêcheurs. En 1966 , c’est ‘’L’Oiseau des îles’’’ qui rapatriera les derniers 50 employés sur TAHITI. Certains employés partent à FORARI aux Nouvelles Hébrides, mais ce chantier sera abandonné avec l’indépendance en 1970. En 1966, La COMPAGNIE FRANCAISE DES PHOSPHATES D’OCEANIE disparaît et cède l’ensemble de ses installations au Territoire. Les travailleurs polynésiens de MAKATEA ont rejoint leurs îles respectives. Avec leur savoir-faire, leur savoir-être, leur sens de la discipline et leurs qualifications diverses, ces ouvriers participeront aux nouveaux grands chantiers polynésiens en vue : agrandissement du port de Papeete, installations du CEP. Ils deviendront un atout sérieux pour l’économie du Territoire. MAKATEA est malheureusement, depuis 1971, une des îles les moins peuplées des TUAMOTU , avec 58 habitants ; Beaucoup de projets sont avancés, mais aucune réalisation ne voit le jour. Elle a retrouvé son calme paisible pour ne pas dire la torpeur propre à l’archipel. Quel sera son destin ? qui la réveillera ? Merci à M. Bonnard d’avoir séduit son auditoire par un exposé anecdotique très concis laissant à chacun l’impression que cette île oubliée mérite peut-être une visite… Merci à la Société d’Etudes Polynésiennes et aux Historiens géographes de Polynésie française pour leurs renseignements précieux.
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